La génération qui avait vingt ans en 1968 a grandi dans un contexte de mutation
sociologique dont elle fut actrice, pleinement impliquée dans son époque. Ses enfants,
eux, sont nés avec la première crise pétrolière. Ils ont connu les désenchantements
des années quatre-vingt, le tournant de la rigueur, les prémices du cynisme
politique. Leur conscience sociale a semblé céder sous la norme individualiste de
ces décennies.
Aujourd’hui, la génération qui a vingt ans en 2008 paraît investir à nouveau le champ
de l’engagement social, à travers le mouvement associatif, les nouveaux médias et
un intérêt renouvelé pour le politique.
À travers ces quarante années, l’art contemporain a lui aussi vu ses formes évoluer,
ainsi que ses modes d’interpellation. Si, dans les années soixante et soixante dix
- voire au-delà -, les artistes contemporains ont manifesté de manière parfois
très virulente leur position à l’égard de la marche du monde, mettant en scène ses
contradictions ou ses injustices, faisant oeuvre de leur contestation ou exprimant
leur constat social, les années quatre-vingt-dix ont vu émerger l’hypothèse d’une
prise de conscience de la nécessité de retisser un lien social, en partant parfois d’interventions
mineures, dont on peut discuter la pertinence ou les formes plastiques.
Dans son ouvrage
Pour un nouvel art politique, Dominique Baqué substitue aux
micro-histoires de jeunes artistes qui se situent délibérément en retrait de l’Histoire
- en deçà du politique - le documentaire comme « dispositif d’intellection et de narration
qui vient suppléer au mutisme de la seule image ».
Elle émet l’hypothèse que
la dimension sociopolitique du documentaire peut permettre de «
libérer la parole
et la faire circuler, (…) mettre au jour les dysfonctionnements d’une société malade,
(…) éveiller les consciences et construire le témoignage ».
C’est dans cette perspective que l’exposition 100jours s’appuiera sur le documentaire
pour envisager le rôle social de l’artiste dans la discussion critique des enjeux
qui traversent l’époque.
À Poitiers, le collectif Les Yeux d’IZO, en lien avec la Famille Digitale - une association
de jeunes auteurs de documentaires-, a coordonné la réalisation de cent courts
métrages autour de questions de société, à partir de rencontres et de portraits. Le
projet s’est déployé durant les cent jours qui ont précédé le second tour de l’élection
présidentielle française de 2007. Cent courts métrages qui envisagent le rapport
individuel que les citoyens entretiennent avec la vie de leur cité, les questions de
société et les enjeux macro-économiques aux répercussions directes sur leur quotidien.
Malgré la théâtralité qui pourrait résulter de la construction du projet suivant une
unité de temps - cent jours -, de lieu - Poitiers principalement -, d’action - l’élection
présidentielle -, 100jours présente le regard sur leur époque de jeunes artistes documentaristes
qui réinvestissent le champ social et l’espace public en dehors de
leur propre confort individuel. L’ensemble du dispositif offre une alternative intéressante
entre la pensée individuelle et l’action collective : le projet dépasse d’ailleurs
l’addition des qualités ou défauts de chaque film pris séparément pour dresser un
panorama forcément subjectif et néanmoins significatif des enjeux qui habitent une
génération désireuse de s’approprier le monde dans lequel elle vit, sans illusion ni
désenchantement.
A. Stinès
NOTES:

Pour un nouvel art politique, Dominique Baqué, Flammarion, 2004.
Citée par Jean-Marc Lachaud, in Le passant ordinaire n° 49, 2004.