Arnaud Stinès / Catherine, tu as choisi de mener un ensemble
de performances et une exposition avec Rurart, un centre d’art
au milieu des champs, sur le site d’un lycée agricole. Si Rurart est
un bel exemple de décentralisation culturelle, il ne suffit pas pour
autant d’être implanté quelque part pour qu’il y ait une interaction
forte avec le territoire où l’on se situe. Aussi, la proposition qui t’a
été faite de travailler avec nous sur le pays mélusin, où nous nous
trouvons, est une manière de considérer que l’art doit s’emparer
du quotidien, en dehors de la salle d’exposition.
Catherine Baÿ / Les campagnes autour de Rurart ressemblent à beaucoup de campagnes en France. Ce qui est important, c’est
de créer des occasions de communiquer, de parler. L’idée de
mon intervention dans cette communauté de communes du pays
mélusin, c’est de faire une sorte de portrait d’un territoire à partir de la rumeur qui va circuler sur les
comédiennes déguisées en Blanche-Neige avec qui je travaille. Blanche-Neige va servir en quelque
sorte de miroir sur le rapport que les habitants de ce territoire peuvent avoir à une figure extérieure, à l’altérité, à ce qui est étranger. Blanche-Neige est une figure universelle, symbole d’une société du
spectacle si loin et si proche. Mais comment ce personnage de conte de fée va-t-il être interprété
lorsqu’il s’invite en plusieurs exemplaires dans le quotidien, dédoublé, comment les habitants vont ils
se le réapproprier en le croisant ponctuellement du regard dans les villages ou le long des routes
empruntées pour aller travailler ?
J’ai mis en place quelque chose qui peut, via une rumeur, permettre la rencontre. Par l’apparition
de Blanche-Neige, je vais essayer de créer un lien entre ces villages qui, certes, font partie d’une
communauté de communes, mais ne forment pas pour autant un ensemble fondé sur une histoire
commune ou entretiendraient des rapports les uns avec les autres.
AS / Ton intervention en pays mélusin repose donc sur la circulation de la parole,
de la manière dont les habitants s’approprieront ces Blanche-Neige tombées
du ciel comme autant de fées Mélusine post-moderne, des spéculations liées à
l’incongruité de leur présence.
CB / En fait toute cette histoire de travail sur la rumeur est partie d’un road-movie
que j’ai tourné en Bourgogne il ya quelques temps. Des Blanche-Neige traversaient
les champs et les chemins. On ne savait pas si elles envahissaient la campagne
ou si elles désertaient on ne sait quoi, si elles étaient en fuite d’on ne sait où. En
quelques jours, et malgré nos tentatives pour ne pas trop nous faire remarquer,
les Blanche-Neige étaient devenues LE sujet de conversation des gens du coin,
un sujet dont on parlait encore un an plus tard…
La trace dans le temps du passage des Blanche-Neige est intéressante, elle dresse
une sorte de cartographie du territoire et elle échappe à l’artiste. C’est peut-être la
démarche la plus généreuse vis-à-vis du lieu, que les gens en profitent et délient
leurs langues… Dans cette optique, je m’intéresse finalement plus aux campagnes
d’affichage sauvage que nous avons prévues, à l’image de ces Blanche-Neige un
peu délavées qui resteront là comme une trace de leur présence qu’à l’exposition
proprement dite. Nous avons d’ailleurs du mal aujourd’hui à nous représenter l’exposition, l’important
pour moi étant ce qui va se passer sur le territoire.
AS / Les images de Blanche-Neige auxquelles on aura accès autour de Rurart
seront les mêmes que celles que les habitants de Moscou, de New York ou
d’ailleurs auront pu percevoir. Je trouve assez saisissant dans ton travail cette
articulation entre une forme d’histoire universelle, de culture des mass medias
qui n’est pas propre à un territoire, à une époque, à un pays, et le portrait en
creux d’une culture locale que tu peux dresser par tes interventions. En proposant à tout un chacun d’habiter, sur son territoire, cette Blanche-Neige là, c’est
paradoxalement sa propre culture qu’il habite, par le miroir que lui renvoie cette
figure populaire standardisée. Or aujourd’hui, un territoire rural est-il habité par
une culture qui lui est propre, comme le voudrait l’image d’Epinal d’une campagne éternelle ? Beaucoup de villages sont des villages dortoirs, habités par des
populations qui sont venues s’y installer pas forcément par choix de la campagne
mais parce qu’économiquement c’est parfois compliqué de vivre en ville, même
si on y travaille. A l’inverse, les agriculteurs qui vivent depuis des générations sur
un même territoire le considèrent-ils encore comme un élément de leur propre
culture ou le vivent-ils simplement comme un outil de travail ? Autrement dit, que
l’on ait à faire à des néo ruraux ou à des populations rurales ancrées de longue
date, la base culturelle commune aujourd’hui est sans doute davantage celle des
mass medias qu’issue de l’histoire des territoires.
Tes Blanche-Neige mettent les pieds dans le plat, puisque cette culture de masse, elles l’importent au
détour d’une place, d’un carrefour, d’un rond-point, d’un supermarché, et elles interrogent du même
coup les spécificités de ce petit morceau de terre.
CB / Oui, les Blanche-Neige sont des révélateurs. Elles seront dans les villages, sur les routes, dans les
champs, à distance. Elles ne seront pas complètement dans le quotidien. Elles resteront en périphérie
pour que l’imaginaire puisse prendre sa place. Le débarquement des Blanche-Neige en hélicoptère,
qui va donner le coup d’envoi de l’action, est un peu pensé comme
une opération coup de poing, une invasion, presque, puisqu’elles
arriveront quand même en armes !
AS /
Le parallèle peut sembler audacieux, mais ces Blanche-Neige se situent peut-être quelque part dans la lignée de Robert
Doisneau, qui a travaillé lui aussi sur ce territoire, a porté un
regard sur celui-ci… Doisneau est venu ici dans les années 50. Il
avait sympathisé avec des familles, notamment à Saint-Sauvant,
et il a photographié les campagnes, les fêtes, les cérémonies,
les mariages, il a laissé dans les albums photo des familles un
certain nombre d’images. Aujourd’hui, il y a une volonté du village
et de la communauté de communes de valoriser ce patrimoine-là.
Alors, bien sûr, un centre d’art n’a pas de fonction patrimoniale,
néanmoins je pense que s’appuyer sur cette histoire-là pour
proposer à un artiste aujourd’hui de lire ces paysages, ce territoire comme Doisneau a pu le faire il y
a soixante ans, mais avec d’autres outils, d’autres enjeux, d’autres questions, d’autres manières de
faire, cela constitue un pont artistique qui pourrait se résumer ainsi : quelle vision peut avoir un artiste
aujourd’hui d’une campagne française, sans tomber dans la pensée nostalgique du « c’était mieux
avant » ? L’enjeu est là, dans la mise en oeuvre d’un processus artistique qui investit un territoire.
CB / Tout à fait, c’est précisément cela qui conditionne mon travail. Je suis venue à la performance
parce que le fait de « tourner » un spectacle en tant qu’objet fini ne m’intéressait pas vraiment, pas
plus que je ne me sens artiste plasticienne qui fait des expositions comme un fin en soi. J’essaye de
mettre en place des possibilités de dialogue, en regardant un pays, en regardant comment les gens
vivent. C’est une aventure, en fait.