Pascal Bernier développe une oeuvre déroutante et polymorphe.
À première vue, elle semble partir dans toutes les directions, de manière quasi incohérente, au gré des désirs frénétiques de l’artiste. L’ensemble est réjouissant, pour ne pas dire jubilatoire, comme une visite dominicale dans un bon musée d’arts et traditions populaires, des animaux naturalisés, éléphants, chevreuils, tigres ou marcassins, y sont pansés à la suite de malheureux accidents de chasse ; des trophées de biches maquillées et coiffées de perruques ornent les murs ; des mygales tissent leur toile sur de la dentelle de Bruges ; des escadrilles de papillons, des fanions sur les ailes, disputent à des bataillons de coléoptères aux élytres décorés les honneurs de la collection entomologique ; un ours en peluche géant revisite avec une ourse polaire naturalisée l’éternelle question philosophique de la nature et de la culture.

Le visiteur restera difficilement insensible à la dimension humoristique du travail de l’artiste, qui multiplie les figures rhétoriques (oxymores, anacoluthes, métonymies) pour produire un effet visuel et sémantique. Les séries d’Accidents de chasse, de Farm sets ou le couple d’ours (intitulé Perversion bipolaire) mettent en scène les tensions liées à l’exploitation de la nature par l’homme. C’est l’angle quasi littéral sous lequel la vidéo Flowers serial killer peut être lue : elle laisse deviner un satyre (l’artiste ?) qui fait subir une séance de torture sortie tout droit d’American Psycho à des fleurs violemment ligotées. Plus sagement naturalistes, les industrieuses pièces de la série Spider seduction jouent sur la proximité plastique entre la production artisanale séculaire des brodeuses et la maîtrise innée du tissage chez l’araignée.



L’ensemble est drôle, comme une bonne plaisanterie artistique. Peut-être trop drôle pour être honnête.
Sur la page d’accueil de son site internet, un autoportrait de l’artiste invite le spectateur à ne pas se contenter de cette vue de loin, directe, de son travail : bras tendus, un Pascal Bernier flou tient devant lui ses lunettes rondes dont les deux verres corrigeant sa myopie donnent chacun à voir l’image nette de l’artiste. On retrouve cet autoportrait dans les premières pages d’un épais ouvrage qui lui est consacré. Le livre s’intitule Not quite dead. Pas tout à fait mort. Comme si l’artiste demandait une mise au point et invitait le spectateur à concentrer son regard pour voir au-delà de l’immédiate séduction des oeuvres. La série des Accidents de chasseavait amené Pascal Bernier à se défendre d’être un artiste animalier. Si le plasticien se penche sur la nature, sur son dévoiement, c’est d’abord pour interroger la nature humaine, pour inviter le spectateur à ne plus croire au caractère merveilleux du monde.



Pascal Bernier joue de l’illusion pour mieux bercer nos désillusions. Les animaux naturalisés, conservés dans l’apparence de la vie, présentent les traces de rudes combats. L’ours en peluche est sexué. L’agneau pascal, symbole de la pureté et du sacrifice, finit dans un élevage intensif. Son image, répétée à l’infini, renvoie aux expérimentations de clonage menées sur la brebis Dolly, qui pourrait être sa mère symbolique. Au-delà du registre animalier, la série intitulée Innocence perdue emprunte à l’enfance ses jeux candides pour mieux questionner la finitude de l’homme. Les peluches se trouvent momifiées, promises à l’éternité. Les soldats de plomb succombent sous la chaleur de la cuisson électrique et se mélangent en un magma indéfinissable dans la poêle du champ de bataille. Les super-héros, invincibles par nature, supportent diverses mutilations les privant qui d’un bras, qui d’une jambe.


L’art et la mort sont intimement liés dans la démarche de l’artiste. Celui-ci semble répéter au fil de son oeuvre un memento mori, souviens-toi que tu vas mourir , après avoir profité des plaisirs terrestres. L’innocence de l’enfance est perdue pour conduire l’homme à sa fin certaine. Pascal Bernier construit ainsi son oeuvre en parant d’attributs triviaux le registre artistique classique des vanités, ces natures mortes à forte connotation symbolique qui visent à dénoncer la fatuité de la connaissance et des plaisirs du bas-monde pour mieux inviter le mortel à méditer sur l’inutilité des choses matérielles face à l’inexorabilité de la mort. Mais les vanités de Pascal Bernier empruntent davantage au registre païen qu’à l’iconographie religieuse : ainsi des gadgets sexuels en caoutchouc s’animent mécaniquement dans une parodie de safe sex ; des poupées gonflables finissent au congélateur ; Spinning bone présente le squelette d’un chien figé devant un os se refusant à lui depuis la nuit des temps : sa qualité de squelette amène le chien à méditer devant cet os, comme Saint-Jérôme devant un crâne dans une gravure d’Albrecht Dürer.


Si le spectacle de la vanité doit faire prendre conscience de la vanité du monde et engage l’homme à préparer son Jugement en vivant conformément aux préceptes de la morale chrétienne, l’artiste se garde bien de tout discours moralisateur. Ce n’est évidemment pas son rôle. Profane, il se joue des codes sociaux pour mieux les mettre en évidence et inviter le spectateur à se pencher, non pas sur son propre devenir, mais sur le devenir de l’humanité.

A. Stinès


NOTES:
www.pascalbernier.com

Not quite dead, éd. Le syndrome plastique, Galerie Vedovi / Galerie Alain le Gaillard, Bruxelles, 2003.

Albrecht Dürer, Heiliger Hieronymus, 1521

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