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Le travail se présente comme la condition nécessaire à la réalisation sociale et personnelle de l’homme. Chez Hegel, le travail est l’intermédiaire entre l’homme et la nature dans la mesure où, en la transformant par l’acquisition d’une maîtrise technique, l’homme dépasse ses simples besoins vitaux pour accéder à la conscience de lui-même dans un monde qu’il participe à construire. Le travail est libérateur, émancipateur, source d’accomplissement dès lors qu’il inscrit l’homme dans le processus de construction culturelle d’une civilisation.
Pour autant, l’étymologie du mot « travail » ne renvoie pas à l’idée de réalisation personnelle mais plus prosaïquement à un instrument de torture, le tripalium, objet composé de trois pieux destinés à infliger de vives souffrances en marquant durablement les chairs. Associé à une peine ou une douleur, le travail est alors défini d’abord comme une obligation et comme une nécessité. La critique marxiste du travail capitaliste insiste d’ailleurs sur l’aliénation du travailleur que la mécanisation industrielle dépossède des moyens de production d’une part et du sens global de son activité d’autre part, rendant abstrait son rôle dans la société.
Si, au XXe siècle, Hannah Arendt décrit le travail comme nécessaire à assurer la subsistance de l’individu, et au-delà la survie de l’espèce, elle souligne le danger de réduire l’homme au travailleur dans une société qui connait une crise profonde du travail. Malgré l’aliénation et les contraintes qu’il fait peser sur les corps et les esprits, perdre son travail est plus souvent associé à la perte de sa dignité qu’à une libération. Le travail participe ainsi de la définition sociale de l’individu, l’époque moderne opposant le travail comme source d’émancipation au chômage cause d’aliénation.

Au-delà des limites du travail comme objet d’accomplissement, le monde contemporain amène à interroger sa valeur propre. Les sociétés occidentales sont en train de connaître une crise économique d’une ampleur sans doute jamais rencontrée, qui trouve avant tout ses racines dans l’éclatement d’une bulle spéculative aux mécanismes complexes. Depuis plusieurs décennies, la définition de la valeur économique n’a plus comme référence la production mais la spéculation sur la production. Aujourd’hui, la spéculation spécule sur la spéculation davantage que sur la valeur économique de la production, jusqu’à causer une crise mondiale dont les conséquences affecteront directement et sans doute durablement le travail. La perte du sens global du travail de l’homme était amorcée par la mécanisation. Elle est désormais démultipliée par l’économie spéculative qui, aussi bien à l’échelle locale qu’à l’échelle mondiale, ne permet plus de comprendre la finalité du travail.

Alors pourquoi travailler ? La question est posée à des artistes. L’artiste est à la fois libre des contraintes du travail et paradoxalement contraint d’œuvrer pour vivre. Pourquoi travailler ? Sans ambition d’exhaustivité, loin s’en faut, l’exposition ouvre des pistes de réflexion en rassemblant les travaux d’Edward Burtynsky, Claude Closky, Fabrice Cotinat,Wim Delvoye, Véronique Ellena, Simon Jacquard, Moolinex.

Alors pourquoi travailler ? Le titre pourrait être perçu comme une invitation au renoncement, il n’en est rien : l’interrogation renvoie davantage au sens donné au travail dans le monde contemporain qu’à la vaine remise en question du processus d’organisation sociale. L’art questionne le travail aussi bien par le positionnement des artistes dans la société que par la nature de leur production. Eux dont le travail fait œuvre, fait sens, ne peut que faire sens, interroger le monde et sa propre valeur.

Commissariat d'exposition : A. Stinès

 

> Disponible en librairie
Catalogue de l'exposition "Pourquoi travailler ?"
Catalogue "Pourquoi travailler ?""