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Des photographes en parlent...

 

Article issu de le la revue Sensible, n°10, automne 2000.
visuel revue "Sensible"
[SENSIBLE, Centre Régional de la Photographie, Nord Pas de Calais, 59282 Douchy-les-Mines.]

 

Editorial :

Des problèmes budgétaires nous ont amenés à différer la sortie de ce numéro de Sensible. Que nos lecteurs, qui nombreux se sont inquiétés de notre silence, nous en excusent.

Quel paysage pour ce nouveau siècle ? Certains évoquent la fin de l'hi,stoire. Un regard conscient et sensible, auquel la photographie nous invite souvent, révèle une période ou I'histoire n'a jamais été aussi tendue. Malgré la fin des utopies, la victoire du libéralisme, l'émergence d'une pensée unique et le cortège des maîtres à penser, l'épreuve des faits est cuisante. La planète est malade, l'être humain est malade de cet environnement. Tous les indicateurs sont au rouge alors même que les progrès scientifique et techniques, s'ils n'étaient pas confisqués ou dévoyés, permettraient une vie digne pour l'ensemble de l'humanité.

La conquête technologique tient lieu de pensée. L'outil devient plus important que la connaissance. Le service public d'éducation emboîte le pas. Sous prétexte de modernité, il consacre ses investissements à des plans centrés sur le virtuel. Comme si le visible devait être filtré par l'écran dématérialisé. Nous sommes loin de la sensation, de l'observation, et de la réflexion des " leçons de choses " qui étaient là à portée de main. Il est vrai que l'école représente aussi un fabuleux marché.

L'art n'échappe pas à la marchandisation. On ne parle que de ce qui vaut cher. Vaut cher ce dont on parle. Dans cette affaire, le sens de l'ouvre est subsidiaire. Tout pousse au décoratif, socialement conformiste. La forme ne présente souvent qu'une subversion de façade. Il faut mettre l'art au cour de la vie. C'est à cette utopie que le CRP s'emploie.

Pierre DEVIN

 

Paysage, Paysages:

Le seul mérite des anniversaires ou de dates "fatidiques" comme l'an 2000, c'est éventuellement de nous inviter à faire un point en regardant aussi sur les côtés et dans le rétroviseur.

Notre temps pose avec force les rapports de l'homme à son environnement, au cosmos, à son évolution. Depuis quarante ans, le paysage s'est profondément modifié. Mis à part les zones classées patrimoine historique ou naturel, le reste a subi les coups de boutoir de transformations sans précédent. Tertiairisation, "purification" des centres urbains et urbanisation des périphéries, exode et désertification rurale, construction d'énormes complexes industriels, réseaux de transports, exploitation des richesses naturelles, guerres, pollutions ont pris une ampleur jamais atteinte. Les outils de l'homme n'ont jamais été aussi puissants. Le paysage de la planète est détruit, bouleversé. Le mot "paysage" envahit notre langage. Sa quête n'a jamais été aussi forte qu'au moment de sa perte. Les marchands de rêves, d'illusions (agences de voyages, publicitaires, immobilières...) vendent des substituts et des images de paysages souvent nostalgiques, miroirs vides de la nécessaire relation à l'altérité.

On peut ainsi déplorer que le système éducatif, en particulier français, ne prenne pas en compte une culture, une éducation à la réflexion sur le paysage, l'architecture, l'urbanisme. La citoyenneté commencerait là par une prise de conscience que le paysage n'est pas une image pieuse mais une construction variable suivant les cultures, qu'il porte en germe, les interrogations sur les rapports à l'espace, au temps, à la place de l'homme dans l'univers, et aux outils qu'il utilise. La réflexion et l'action enracinées dans un paysage débouchent fatalement sur la critique de la démesure, du saccage motivé par le gain à court terme.

La ville est maintenant le cadre de la vie de la majorité des hommes, mais la hiérarchie sociale qui se structurait verticalement dans les immeubles du XIXe siècle se recompose horizontalement. Les centres historiques sont "réhabilités", terme en vogue qui recouvre une nouvelle ségrégation sociale. La spéculation immobilière, le montant des loyers en excluent la majorité de la population, rejetée vers la périphérie. Les artistes n'échappent pas à l'exode. Le centre se spécialise dans le tertiaire, le bureau de luxe, le siège d'état-major et l'habitat de couches sociales cossues. Les commerces s'adaptent à ce type de clientèle, le rythme journalier aussi. La revalorisation d'un patrimoine historique travaille les marques de la nostalgie et de la "distinction" sociale. Elle sert les intérêts de l'industrie immobilière et touristique, tourne le dos à la véritable réappropriation de son histoire par une communauté tout entière.

D'autres phénomènes récents modifient profondément le paysage des villes comme des campagnes. Les zones de supermarchés, outre la banalisation des espaces périurbains, ont eu des effets plus discrets mais tout aussi redoutables. Une masse étonnante de commerces, de centres d'agglomération a disparu. La dérégulation du prix de l'essence a été l'arrêt de mort pour un réseau de stations-service extrêmement fourni, la fin dans les campagnes d'activités commerciales multipolaires : station-service, café, épicerie. La concentration du système de distribution est aussi facteur de désertification et tourne le dos à un véritable souci d'aménagement.

La localisation des activités commerciales et industrielles greffée sur les autoroutes participe au mitage du paysage avec une architecture sans qualité. L'utilisation de matériaux pauvres, d'une volumétrie répétitive, quel que soit le lieu, avec l'argument de prix plus avantageux, habitue le public à la laideur. Les habitations, les établissements administratifs, et même des musées d'art contemporain ont repris cette logique. Le coût social de ces choix est énorme. Par exemple, au bout de trente ans, il a fallu détruire des établissements scolaires qui avaient dû subir plusieurs rénovations. Bien que de structure industrialisée ils avaient coûté à la collectivité le même prix que des constructions traditionnelles.

La problématique est celle de la mondialisation et des logistiques à flux tendu des biens, du capital des personnes, tout au moins celles des pays riches. Quand c'est ce modèle qui préside à l'installation les complexes cinématographiques, on peut craindre le pire, c'est-à-dire standardisation, globalisation, massification. Flux tendu des grosses machines qui rapportent un maximum en un minimum de temps. Pas de place pour le travail d'artisan, pour la différence. On ne reviendra pas sur la dictature des distributeurs par rapport aux producteurs, en particulier-agricoles, et dans le meilleur des cas, l'appauvrissement du goût qui en découle. L'écrasement des coûts de production peut aussi menacer la santé publique.

Ce mode de fonctionnement s'appuie sur la publicité, jusqu'à saturation. Cette omniprésence de la publicité passe par la privatisation de l'espace public : télévision, panneaux publicitaires dans la ville, sur les routes, les gares, les trains, le stade, les espaces culturels... Le paysage comme le langage est ravagé par la publicité et son intrusion dans la sphère privée, par la radio, la télévision, le message par téléphone, courrier, portage... Le vêtement en est transformé. L'uniforme sportif, avec l'argument du confort et de l'esprit de compétition, s'impose. Dans la foulée, la marque d'appartenance s'affiche. La publicité, les modèles "culturels", le marché réussissent ce qu'aucune dictature n'a réussi. L'uniforme, le signe d'identification sont choisis, achetés délibérément et se répandent à l'échelle mondiale.

L'architecture, l'urbanisme de plus en plus lisses des autres villes recèlent dans leurs coursives tout un peuple de l'abîme que la majorité de la population ne veut pas voir. Une population de personnes brisées par les accidents de la vie, qui portent dans le corps, l'âme, l'esprit, le cour toutes les cicatrices de la marge. Une population qui emprunte des itinéraires très spécifiques : gare, parc, urgence, hôpital, commissariat, centre d'accueil, squat ou tout abri pour la nuit, du porche d'église au local poubelles. La globale mauvaise qualité de l'habitat collectif, la nostalgie de la ruralité ont nourri ce qu'on appelle la "rurbanité". Ces zones de pavillons minent le paysage et sont des exemples d'anti-architecture. Le choix sur catalogue, la référence kitsch sont complétés par la roue de charrette, par l'instrument aratoire érigé en monument censé combler la perte de repères. La volumétrie, l'implantation, les matériaux, les couleurs ne dialoguent pas avec l'environnement. Au quotidien ces ensembles sont des lieux de male vie. Ces dominos juxtaposés ne forment pas communauté. La sinistrose, l'enfermement des femmes au foyer, le repli sécuritaire mobilisent toute la panoplie qui va de la haie de thuyas au vote populiste.

Un autre facteur de modification du paysage est le rôle écrasant joué par la route dans le transport aujourd'hui. C'est une orientation délibérée des pouvoirs. La voiture est devenue totalement indispensable. Avec la logistique à flux tendu, le camion également. L'escalade de la puissance, de la charge, de la vitesse s'est accompagnée d'une logique d'infrastructure qui triomphe aujourd'hui. Autoroute, rond-point, zone de stockage, zone industrielle. L'autoroute est le produit du transport par camion. On quitte les chemins qui se sont structurés au fil du temps depuis la préhistoire. On recompose "ex nihilo" des réseaux qui rabotent les reliefs, gomment l'histoire. L'autoroute modélise la route. On a abattu les arbres, posé des glissières de sécurité. Le non-lieu, où tout repérage est devenu difficile, se multiplie. Une "esthétique" préside dorénavant à l'aménagement routier. Cela va de la jarre en forme de boulon sur l'îlot directionnel à l'ornementation du rond-point, la plantation des parkings, la signalétique des rocades. Les formes des ponts ne sont plus inspirées par les ingénieurs mais par des décorateurs du genre cuisinistes. Cet univers de la route est devenu complètement artificiel, coupé de toute approche sensible, intelligible des espaces traversés. Les chaînes de restauration qui bornent ces réseaux complètent le dispositif dans notre assiette et les destinations touristiques constituées par de grands ensembles bétonnés à la mer ou à la montagne bouclent la boucle. Ces environnements sont massacrés par la pression du transport ou du tourisme.

Depuis plus d'un siècle, l'expérience du paysage, c'est aussi et surtout celle de la perception de "paysages intermédiaires" à travers la vitre du train ou le pare-brise de la voiture. Cela a produit dans le champ des arts visuels des résultats au pouvoir poétique incontestable. Mais quand le visible est façonné par l'objet même qui le traverse, on s'approche d'une dématérialisation proche de celle des écrans qui émettent le virtuel. Où est passée la capacité de reconnaissance, d'identification puis de distanciation du regardeur ? La route intègre, modélise les nouvelles normes du pouvoir, de la surveillance à l'auto contrôle. Attaché sur son siège, coincé entre les glissières, les échangeurs, le citoyen automobile a tout de la bille de billard électrique.

Et la photographie dans tout cela ? Son rôle est évident dans la nostalgie et le sens de la perte. La préoccupation s'est surtout centrée sur ce qui était menacé : la ruralité par Jean Marquis dans les années 60, par Viva dans les années 70, la fin de paysages lourdement industriels par Michel Kempf vers 1979. Sous influence étrangère, d'autres gestes se sont développés. La frontalité taxinomique laissait entendre une prétendue innocence postmoderne, décorative et facilement recyclable dans le marché de l'art. Une autre attitude de l'ordre du concept désenchanté s'est manifesté face à la banalisation des paysages. Notre Centre, par le biais des expositions, de la commande en particulier dans le cadre de la Mission Photographique Transmanche s'est attaché à des gestes qui par le travail sur la forme, le sensible, le visible, l'intelligible interrogeaient l'inconscient collectif. Ecole d'un regard sensible, ils participent aussi à la conscience et la nécessaire culture politique du regard. La construction ou la déconstruction du paysage contemporain ne peut s'entendre que par le fait que le temps et l'espace sont devenus des marchandises, au détriment de leur valeur d'usage à titre gracieux.

Pierre DEVIN

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