Un peu d'histoire : le paysage sujet
Donner une valeur au paysage relève d'une démarche différente. Alors
que le paysage-objet ne donne lieu qu'à une compréhension de l'organisation
du territoire (proche du paysage de la géographie contemporaine), l'évaluation
du paysage implique l'établissement d'une échelle de valeur susceptible
de refléter la qualité du paysage en fonction de critères d'évaluation.
C'est à partir de ces critères que l'on peut distinguer les trois principaux
types de méthodes utilisées pour évaluer un paysage :
- Certaines approches, situées au pôle objectif
du paysage, suggèrent que les critères ne dépendant que des formes
concrètes du paysage prennent une part prépondérante dans l'évaluation
du paysage.
Ainsi, elles considèrent avant-tout que la perception est immédiate
: nous retrouvons là l'héritage de la Gestalttheorie selon laquelle
chaque forme a une valeur qui lui est propre (une forme est "bonne"
ou "mauvaise" en soi).
- D'autres approches, situées cette fois au pôle subjectif
du paysage, privilégient les représentations sociales comme uniques
critères d'évaluation possible sans s'interroger réellement sur le
rôle que jouent les données spatiales dans la perception du paysage.
Elles s'intéressent aux systèmes de valeurs des individus et aux faà§ons
dont ils se les constituent à partir des données socioculturelles
ou de l'expérience propre à chacun.
- Enfin, les approches mettant en évidence les liens entre l'objet
et le sujet tentent de comprendre les relations existant entre les
formes du paysage et ses représentations sociales. Les critères d'évaluation
retenus s'efforcent ainsi de lier un objet donné à un type de représentation
précis.
Elles correspondent cette fois pleinement à la définition admise de
la notion de paysage.
Approche privilégiant le pôle objectif
dans l'évaluation du paysage
La valeur intrinsèque des composantes spatiales du paysage peut être
traduite par 5 principales catégories de méthodes :
- La valeur écologique du paysage
Ecologie et paysage sont de plus en plus liés : La planification écologique
ou la "landscape ecology" (Ecologie du Paysage) montrent qu'il est
possible d'associer les assemblages des divers éléments du paysage
à des fonctions écologiques (Mc ARTHUR & WILSON, 1967, BURGEN & SHARPE,
1981). On considère que c'est l'ouvrage de I. Mc HARG
(1969), un architecte paysagiste travaillant en milieu urbain, qui
a été le véritable fondateur de ce courant de pensée. En France, la
première méthodologie d'évaluation initiée sur ce modèle a été adaptée
entre 1973 et 1977 par M. FALQUE (ancien étudiant
de Mc HARG) et J. TARLET au moyen d'un procédé d'analyse multisectorielle
statique.
Afin de se justifier vis-à -vis de la demande sociale en paysage pour
laquelle les fonctions écologiques du paysage ne sont pas forcément
évidentes, certains auteurs pensent que l'écologie du paysage peut
montrer une certaine qualité scénique : ainsi, selon eux, "la notion
de durabilité écologique peut parfois renvoyer à celle de patrimoine,
voire d'esthétique lorsque les éléments qui favorisent le fonctionnement
écologique sont aussi ceux qui "flattent l'oeil" : bosquets, haies,
mares" (C. THENAIL, 1996).
- La valeur scénique du paysage
Ces approches font appel à l'analyse de photographies obliques, de
cônes de vue ou de sites dont l'évaluation met plus en évidence la
qualité de la composition des objets du paysage que celle que peuvent
lui attribuer des individus se trouvant dans le lieu correspondant
et s'y déplaà§ant.
- L'analyse de vues ou de photographies
Les anglo-saxons travaillent depuis les années 60 à l'évaluation de
la "scenic beauty". Ainsi E. L. SHAFER & J. MIETZ
(1970) ont mis au point une méthode permettant de noter la beauté
visuelle des paysages à partir de photographies. De même, K.D.
FINES (1968) privilégie l'examen de photos classiques à celui
de photos aériennes ou de cartes, comme les démarches issues des travaux
de C.V.R. TANDY (1969) : la méthode C.S.W. (1971)
adaptée en France par P. MIRENOVICZ (1978) ou la
méthode de Manchester (1976). En pays francophones, G. NEURAY
(1982) s'attache à évaluer la qualité des éléments ou des groupes
d'éléments constitutifs d'une vue. L'école de Besanà§on (J.-C.
WIEBER & TH. BROSSARD, 1984 et S. ORMEAUX, 1987) analyse
le rapport existant entre les objets réels présent dans une photographie
et les images que l'on en perà§oit.
- L'analyse des sites : La sitologie
Les approches développées autour du paysagisme d'aménagement, représentées
en France par B. FISCHESSER (1985), relèvent du domaine de
la "sitologie". Cette science de l'analyse des sites prend en compte
les rapports visuels d'ordre géométrique et chromatique et se fonde
sur des règles apparentées à la psychologie des formes empreintées
aux principes utilisés en arts plastiques et en architecture.
- La valeur d'ensemble d'un paysage
Le paysage n'est plus réduit au cadre étroit d'une photographie ou
d'un cône de vision mais il est caractérisé par la totalité des éléments
qui le composent et qui constituent des indicateurs visuels ou "physionomiques".
La qualité du paysage est reflétée par addition plus ou moins pondérée
des notes attribuées aux indicateurs par les habitants. Les principes
de base sont posés par K. LYNCH (1960) dans le cadre
de paysages urbains. Ils préfigurent les méthodes faisant le lien
entre le pôle objectif et le pôle subjectif du paysage (cf. plus loin).
Leur utilisation par d'autres auteurs, D.L. LINTON
(1968) et B.C. WALLACE (1974) notamment, donnent
cependant lieu à des approches trop simplistes pour être vraiment
utilisables.
Approches privilégiant le pôle subjectif
dans l'évaluation du paysage
Elles s'intègrent aux systèmes de valeur des individus et aux faà§ons
dont ces systèmes se constituent à partir des données socioculturelles
ou de l'expérience propre à chaque individu.
- Des philosophes, des historiens d'art ou des géographes
se consacrent à l'analyse des produits iconographiques
et littéraires. Ils partent du postulat que l'art initie
ou exprime les grandes évolutions de la perception dans
la société. Bien que les paysages qui en ressortent
soient avant tout le reflet de la vision d'élites (artistiques,
scientifiques ou sociales), certains font quand même l'objet
d'une appréciation très large dans la société.
Y. L(1989), par exemple, dans son étude
sur la commune de Boischaut (Bourgogne) s'interroge sur l'origine
des représentations sociales du paysage. Il remarque que
le paysage de Boischaut qu'a décrit George Sand au 19è
siècle correspond à l'idée que s'en font
aujourd'hui encore les habitants. Cependant, d'après lui,
cette "hypothèse de la construction élitaire des
métaphores paysagères locales" n'explique pas la
diversité des représentations locales du paysage.
- L'approche sociologique permet d'enrichir l'analyse par l'apport
des enquêtes de fréquentation. Elles sont un moyen d'appréhender ce
que les individus viennent chercher dans le contact avec la nature
et utilisent essentiellement la technique du questionnaire (travaux
de B. KALAORA en 1993 sur la forêt d'Ile de France).
- D'autres auteurs ont tenté de traduire les différentes faà§ons d'appréhender
un paysage. Ainsi, G. SAUTTER (1991) a introduit
la notion de "paysagisme" en distinguant le paysagisme "ordinaire"
(du vécu journalier) de "l'utilitaire" (qui sert à informer), "l'hédoniste"
(source de plaisir) ou du "symbolique" (d'un pouvoir p.e.).
Approches mettant en évidence les liens
existant entre objet et sujet
La démarche se décompose, schématiquement, en trois étapes principales :
- une analyse classique du paysage-objet,
- un inventaire des différentes perceptions à l'égard du paysage,
- une synthèse des données rassemblées lors des deux premières phases
pour mettre en évidence les différentes unités paysagères.
Il est possible de distinguer trois grands types d'approches de ce
type :
- L'approche géographique
L'approche géographique se caractérise par l'utilisation fréquente
de grilles d'analyse.
- Au Québec, A. BAILLY (1986), dans une étude
portant sur le milieu urbain, se refuse à se limiter à des analyses
d'ordre purement objectives en adoptant conjointement 2 types
d'approches, l'une " dénotative " (portant sur le support matériel
du paysage) et l'autre " connotative " (qui s'appuie sur la détection
des signifiants culturels et symboliques du paysage). FREMONT
(1974) enrichit la démarche connotative par la recherche des thèmes
oniriques (sentiment de solitude, de peur, ...) que peuvent inspirer
un paysage. Un autre groupe de géographes québécois a mené une
" analyse perceptuelle exhaustive " avec un inventaire d'espaces
culturels par le procédé du questionnaire (L. BUREAU, 1977), suivi
d'un inventaire du contenu des paysages " indépendamment de tout
jugement de valeur " (J. RAVENEAU, 1977).
- En France, toujours dans le même esprit, l'Ecole de Toulouse
(1988, Colloque "quadrature du paysage") présente une approche
analytique du paysage, valable à l'échelle d'une unité paysagère
aux caractéristiques sociales et écologiques homogènes, et jouant
sur 2 niveaux successifs : celui de l'émetteur du message paysager
(système naturellement et/ou anthropiquement construit) et celui
du récepteur du message paysager (ceux qui perà§oivent ce "message"
et l'utilisent par leur vécu et leur action). Dans le cadre des
travaux menés par les Géographes de la Région Rhône-Alpes, CH.
AVOCAT (1984) a mené une réflexion méthodologique comparable
qui aboutit à une combinaison de grilles d'analyse très élaborée.
Ces grilles, plus codifiées que celles des toulousains consacrent
une large part aux faits de perception et aux approches sensorielles.
- L'approche sociologique
Elle privilégie, le plus souvent au moyen de questionnaires ou de
photographies, le contact avec la population locale afin d'appréhender
de la meilleure faà§on les formes correspondant à l'attente sociale.
Les enquêtes ethno-sociologiques menées par J.
CLOAREC & M. De La SOUDIERE (1992) se basent sur la réalisation
d 'entretiens semi-directifs ou libres auprès d'un échantillon
pris parmi les populations fréquentant un territoire (résidents
et usagers réguliers). Y. L (1989) utilise
la photographie comme un support à l'entretien : elle
peut aider à reconstituer les images mentales que les
individus ont de leur territoire . Plus tard, en 1994, l'auteur
participe à une enquête portant sur la demande en
paysage menée dans le cadre des travaux du laboratoire
STRATES de l'Université de Paris et le SEGESA (Société
d'Etudes Géographique, Economique et Sociologique Appliquée
avec K. SIGG, X. TOUTAIN, J.-C. BONTRON) pour le compte du ministère
de l'Environnement. Ses conclusions, qui révèlent
davantage un désir de "nature sauvage" qu'un désir
de "campagne" (c.à .d. la nature anthropisée), sont
confirmées par l'enquête menée par S.
CHALIER (1995), Chambre d'agriculture de l'Isère
et université Joseph Fournier, (Grenoble). A plus petite
échelle, M. WINTZ (1995) a entrepris une
recherche similaire dans le Ried alsacien en confrontant les points
de vue d'agriculteurs, de pêcheurs et de protecteurs de
la nature.
Les analyses de préférences de photographies ont surtout été développées
par les anglo-saxons et utilisées par des espagnols (R.-P.
ABELLO & Al., 1989). On peut citer le travail d'un franà§ais,
M.-C. BRUN-CHAIZE (1976), portant sur les préférences
du public en matière de paysage forestier. L'américain PALMER
adopte quant à lui une démarche originale en proposant aux enquêtés
de classer une série de photographies, sensée couvrir de faà§on représentative
un territoire donné, selon les critères qu'ils veulent.
- L'approche économique
Les économistes considèrent le paysage comme un bien collectif, et
s'intéressent à la logique sociale globale qui le sous-entend. La
valeur du paysage peut être déterminée par différents types d'analyse
(FACCHINI, 1994) :
- L'évaluation du coût du trajet et des prix hédonistes
Elles se basent sur les usages existants, les comportements réels.
La première calcule le temps et l'argent qu'un individu consacre
pour passer un moment à un endroit. La seconde compare les valeurs
foncières et les salaires dans différents lieux, en partant du
principe que leurs montants incluent les bénéfices liés à l'environnement
: la vue sur la mer, par exemple, a un prix...
- La méthode contingente
Elle permet de comparer les valeurs de paysages en dehors de leur
utilisation effective : s'appuyant sur des préférences photographiques,
elle essaie de mettre en évidence ce que les gens seraient prêts
à payer pour accéder à tel paysage plutôt qu'à un autre. Elle
met en relation les formes et leur évaluation.
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