EVA KOŤÁTKOVÁ

Unlearning instincts

14 février – 12 mai 2013

Unlearning instincts (ou l’art de l’éducation). Eva Koťátková est née en Tchécoslovaquie. Elle avait sept ans quand, en 1989, le pays a connu sa révolution de velours et la transition démocratique, dans la foulée de la chute du mur de Berlin. À l’école il a fallu un peu de temps pour que les méthodes du régime communiste s’assouplissent. En 2008, jeune artiste à la notoriété naissante, elle a effectué tous les jours de l’année scolaire le chemin qui la menait de son domicile à son ancienne école, là où des instituteurs lui avaient appris à lire et à compter, mais où les leçons d’histoire s’écrivaient en pointillé.

Elle en a tiré une vidéo, des dessins, des maquettes. Tous les jours elle partait du domicile de ses parents, un sac de classe sur le dos, au milieu des garçons et des fillettes de vingt ans ses cadets. Et tous les jours elle s’arrêtait à la grille. Son ancien instituteur, toujours directeur de l’école, ne l’a jamais laissée entrer. Elle n’en a pas été surprise. Les idées de l’éducation nouvelle mettent du temps à faire leur chemin. Pour Eva Koťátková l’école n’était pas seulement un lieu où s’effectuaient les apprentissages fondamentaux, mais un cadre normatif dans lequel se transmettaient des valeurs et des idéologies imposées par les États à travers les enseignants et les enseignements. La question pour l’artiste n’est peut-être pas tant que l’enseignement scolaire reçu soit imposé par autrui que le caractère aliénant du système éducatif : l’individu y est dépossédé de lui-même par la soumission à un ordre des choses auquel il participe mais qui le domine.

L’œuvre d’Eva Koťátková met en jeu ces paradigmes. Elle conçoit ses expositions comme des systèmes thématiques dans lesquelles diverses formes plastiques vont s’articuler. Si les œuvres se déploient en tant que telles dans l’espace d’exposition, il est évident qu’elles s’articulent en un tout que le visiteur est invité à parcourir comme autant d’étapes d’un parcours didactique, comme s’il retrouvait lui aussi le chemin d’une école despotique, pour rester à la porte des contraintes qu’elle impose. L’artiste multiplie dessins et collages, inspirés d’une iconographie d’un autre âge, issue de vieux manuels scolaires, de revues, de guides et modes d’emploi en tous genres. Des constructions de bois ou de métal constituent un ensemble de scènes, d’objets ou de prothèses à même de modeler les corps et les postures pour mieux s’assurer de l’entière disponibilité intellectuelle des sujets à éduquer. La formation des esprits passe par la contrainte des corps. Ici des manchons métalliques dans lesquels glisser ses bras afin d’adopter la juste posture pour écrire sur un cahier d’écolier. Là un parallélépipède métallique, sorte de gigantesque fourreau prêt à recevoir un livre d’un côté et de l’autre la tête du lecteur à la juste distance. L’ensemble constitue une sorte de cabinet d’expérimentation pédagogique hors du temps.

Les œuvres se répondent, comme autant de déclinaisons d’une même volonté de ré-éduquer. Eva Koťátková conçoit ainsi des dispositifs à la fois totalitaires et poétiques qu’on imagine volontiers destinés à faire assimiler de gré ou de force les préceptes à inculquer.

De fait, la justesse plastique du travail de l’artiste confère à ses installations à la fois une grande véracité et une subtile poésie. En puisant ses sources dans des imprimés pour la plupart didactiques, en ponctuant les images de croquis schématiques, en soulignant de quelques traits la structure d’une colonne vertébrale ou la posture corporelle d’un enfant, Eva Koťátková met le réel à distance par le biais du dessin ou du collage. Dans un même mouvement ses interventions sur les images, ses photomontages, soulignent et accentuent le caractère autoritaire de la fonction normative de l’éducation. Le geste esthétique s’apparente à une sorte de mise en garde par l’absurde, à la double nature subtile. Par ses installations thématiques, l’artiste substitue un système plastique à un système éducatif dont elle force le trait. Elle met à distance par la caricature idéologique l’éducation normative, tout en n’étant pas dupe du fait que tout système éducatif de masse est un système conditionnant le comportement, qu’il faut considérer de fait avec esprit critique. Considérer le passé pour mieux envisager l’avenir, mettre en évidence les cadres idéologiques pour mieux s’en soustraire, envisager de manière indissociable le corps et l’esprit, l’œuvre d’Eva s’inscrit dans ces postulats. Mais bien heureusement elle dépasse une vision caricaturalement totalitaire du système éducatif.

En effet, si l’on retrouve dans le travail d’Eva Koťátková les idées rousseauistes du lien entre développement physique et formation intellectuelle, des questions que pose l’ambition d’éduquer un homme libre, de l’éducation comme épanouissement de l’état de nature, son œuvre se nourrit tout autant d’une vision humaniste, kantienne, de la pédagogie, au sens où la finalité de l’éducation ne doit pas seulement consister à former des enfants d’après l’état présent de l’espèce humaine, mais d’après son état futur possible et meilleur, c’est-à-dire conformément à l’idée de l’humanité et à sa destination totale. Autrement dit plutôt que de chercher à adapter les enfants au monde actuel, mieux vaut envisager une éducation meilleure afin que l’avenir s’écrive sur de meilleures bases.

Arnaud Stinès

Commissariat d’exposition Arnaud Stinès

# Téléchargez le dossier pour mieux comprendre l’intention de l’artiste et les enjeux de l’exposition.

# Découvrez le travail d’Eva Koťátková sur le site de la galerie Kunst Kastner

# À lire aussi, la notice artistique d’Eva Koťátková sur Zawiki.

# Pour aller plus loin : le texte de Philippe Meirieu sur l’Éducation nouvelle. (décembre 2012)